
Je me souviendrai toute ma vie de ce jour où mon déjeuner s’est transformé en véritable épreuve de survie. Moi, pauvre enfant innocent, condamné à rester devant mon assiette de chou-fleur jusqu’à l’heure du goûter. Maman, inflexible, m’avait asséné un terrible : « Tu voulais en manger ? Eh bien, tu vas terminer ! » J’avais une dizaine d’années, et ce repas surréaliste s’est tartiné tout seul sur une belle tartine de merde – sans que j’aie la moindre envie d’y croquer. Mon hippocampe, ce jour-là, a fait un burn-out ! Mais quelle mouche avait bien pu piquer maman pour qu’elle campe ainsi sur ses positions ? Avait-elle juré fidélité au lobby du chou-fleur ?
À l’heure où vous lisez ces lignes, l’adulte que je suis – car oui, j’ai roulé ma bosse du côté de la vie, un peu comme un petit pois échappé de l’assiette, vivant sa meilleure vie sous la table avant de finir écrasé sous une semelle – ne cherche même plus à comprendre comment j’en suis arrivé là. Et où est le problème, au fond ?
J’aime le chou-fleur au point d’en reprendre volontiers. J’aime ma mère comme un mets dont je ne me lasse jamais. J’aime même ce moment qui, à l’époque, ressemblait à une injustice flagrante contre ma liberté de choisir ce que je voulais avaler. Aurais-je réussi à dépasser cette épreuve qui aurait pu nourrir en moi une rancœur envers une femme et son… système éducatif ? Enfin, dégustatif !
La réponse se trouve au cœur d’une non-aversion pour un légume à tête de chou, dixit Gainsbourg. Maman a réussi à provoquer une transformation, mais pas par résilience – je n’en suis pas là. Je ne suis pas prisonnier du passé ni de cette histoire qui, franchement, n’avait rien de chou. C’était juste une petite épreuve parmi tant d’autres. Et je les adore.
Elles ont longtemps eu une emprise sur ma confiance, jusqu’au jour où j’ai réécrit mon propre récit, avec toute la digestion et le détachement nécessaires. Parce qu’au fond, la confiance, c’est une affaire de je-m’en-foutisme. C’est aussi l’art de ne pas trop prendre au sérieux ce qui nous arrive… selon le degré de gravité des choses, bien sûr.
Si j’avais entretenu ce tourment mental sur le long terme, en additionnant cet épisode contraignant à tous les autres, je me serais laissé enfermer dans un schéma dont je n’étais pas le maître. Mais cet endroit n’existe que si on lui donne le pouvoir de régner sur nos émotions. Et son emprise peut bousiller une vie, à moins de mettre en place un processus pour rester maître de son propre monde, sans sombrer dans l’évitement. Quand on fige une expérience, un choc ou une épreuve dans une représentation douloureuse, l’inconscient met en place un système d’évitement ou une mécanique de défense. Mais revenir sujet de soi-même, réécrire sa propre réalité, atténue grandement l’impact des agressions extérieures.
L’injonction que j’avais vécue dans la cuisine familiale – cette scène gravée entre l’odeur des petits pains au chocolat réchauffés et les punitions servies les pieds sous la table – appartenait à mes tourments d’enfant. Mais au fond, détailler leur contenu n’aurait aucun sens, car l’important n’est pas tant ce que j’ai vécu que ce que j’en ai fait émotionnellement. C’est là que se trouve la clé pour panser ses bleus à l’âme.
Apprendre à utiliser ses expériences pour renforcer sa confiance, voilà une méthode qui change une histoire personnelle. Et gérer ses émotions en étant à l’aise de les accueillir a un effet considérable, aussi bien sur la santé mentale que physique.
Beaucoup de blocages et de troubles viennent de notre incapacité à « travailler au corps » nos propres émotions, comme j’aime l’appeler. Ces états nous rendent déviants, vulnérables, souffrants, dépendants, malades, ou malheureux. Mais il existe des fondamentaux à travailler pour ne plus fixer notre mémoire sur des. épreuves ou des traumatismes.
Quand on devient prisonnier du passé, des expériences vécues, notre mémoire cesse d’évoluer. On reste figé, isolé de notre Soi. Notre Moi prend le dessus, se nourrissant de ce qu’on lui sert chaque fois que notre système de défense se met en alerte : angoisse, colère, haine, repli, insécurité, peur, jalousie, agressivité… Le tout dans un cocktail explosif qui se prépare dans le système limbique, cette zone de notre cerveau qui gère nos émotions et nos comportements.
C’est là que les choses dérapent, empêchant la vie de rouler « comme sur des roulettes ». Plutôt, comme un petit pois qui échappe à toutes les semelles de godasses sur sa route. Et franchement, dans mon cas, j’aurais préféré qu’ils finissent dans mon assiette. Je les aurais mangés jusqu’au dernier, et aucun n’aurait fini écrasé comme une crêpe sous les chaussons de mon frère ou de mes parents.
Si cela avait été le cas le jour de ma tragédie choux-fleuresque, je n’aurais pas eu ce goût de midi à quatre heures dans la bouche ! À défaut d’avoir celui d’une barre de chocolat, soigneusement mise de côté pour le plaisir retardé, histoire de faire durer un peu les bonnes choses. Non, j’avais sous le palais un légume qui ne m’inspirait pas vraiment à chanter « Alléluia » à chaque bouchée, plutôt une sensation de désespoir, enfermé dans l’idée de finir ce maudit plat… mais à quelle heure ? Je ne suis même pas sûr d’avoir tenu jusqu’au repas du soir. D’ailleurs, je ne me souviens même plus comment ça s’est terminé, et maman non plus.
Mais même si cela avait été le cas, aurais-je vraiment eu raison de lui faire porter un peu de culpabilité ? Après tout, à quoi bon, puisque cela fait déjà quelques années qu’elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Cette saloperie de maladie, parfois, laisse émerger quelques souvenirs, mais celui-là… il s’est volatilisé, tout comme tant d’autres, emportés à jamais dans l’oubli pour elle.
À l’heure où j’écris ces lignes, les paroles de la chanson « Maman à tort » de Mylène Farmer résonnent en moi. Ça montre à quel point j’ai trouvé la légèreté nécessaire pour transformer cette expérience en un souvenir musical bien agréable. D’aucuns me diront que cette chanson est vraiment sympa à fredonner. Je vous mets là sur la piste pour travailler sur vos émotions liées à vos expériences malheureuses. Non pas que vous deviez systématiquement les chanter ou en faire une chanson à fredonner, mais plutôt que vous soyez capables d’appliquer un baume cicatrisant sur vos blessures émotionnelles, histoire d’empêcher leur résurgence trop brutale.
Les accueillir et travailler consciemment sur leur origine, pour éviter qu’elles ne débordent à chaque résurgence dans la mémoire, engage une véritable mutation du ressenti. Le passé, lui, n’est pas changeable, ni interchangeable ; il reste figé dans son essence. Par contre, il est tout à fait possible de travailler sa plasticité future, de le rendre malléable. Alors, autant en faire des belles mélodies de détachement, au rythme de votre vie, qui ne demande qu’à chanter de nouveaux refrains. Ces refrains pourront tourner en boucle dans votre tête sans pour autant vous enfermer dans un tourbillon de pensées aliénantes.
J’aurais pu laisser mes souvenirs me ronger, comme un morceau de chou qui reste coincé dans la gorge. Mais au final, il a été digéré, bien que passé par le trou de la galette à l’époque. C’est vrai, j’ai déchanté devant mon assiette ce jour-là, quand maman m’a imposé sa petite dictature – une dictature qui n’a rien eu de permanent, je vous rassure.
Mon éducation m’a donné de belles valeurs qui m’ont permis d’évoluer sainement, avec moi-même et dans la société. Certes, mon enfance a été parsemée d’expériences difficiles mais j’en ai tiré des enseignements précieux. Ce que j’ai ressenti comme insécurité émotionnelle, je l’ai réajusté au fil des étapes libératrices, dont la phase la plus importante : le pardon.
Pardonner aux autres et à soi-même est fondamental pour ne plus être prisonnier de ces attachements qui finissent par nous enchaîner au passé. Moi, j’ai fait ma petite tambouille dans ma cuisine mentale, la fleur au bout du fusil et le chou… eh bien, devinez où ?!
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